Vertige! voici que frisonne
L'espace comme un grand baiser
Qui, fou de naître pour personne,
Ne peut jaillir ni s'apaiser.
Stéphane MALLARMÉ
Lorsque tout est à son intensité, — la couleur, le dessin, l’idée (le thème), la proportion, l’équilibre, l’harmonie réalisée entre tous ces éléments constitutifs, — alors à ce moment se déclenche une sensation de l’ordre de l’ineffable. Je l’ai baptisée : l’espace indicible. Le mot suffit. Et si j’ai pu toucher la sensibilité (même religieuse) des gens à Ronchamp et à la Tourette c’est à cause de cette nature d’harmonie déclencheuse d’espace. C’est dans la peinture que j’ai reconnu en premier ce phénomène indicible.
LE CORBUSIER, Lettre du 24 mai 1960.
Le donné formel est tout entier communicable, peut s’imiter ou s’apprendre; l’espace comme tel est incessible.
Jean GUIRAUD, L’énergétique de l’espace, 1970.
Introduction
Je suis
fier de le dire, je n'ai
jamais considéré la peinture comme un art de simule
agrément, de distraction; j'ai
voulu par le dessin et la couleur, puisque c'étaient là
mes armes, pénétrer
toujours plus avant dans la connaissance du monde et des hommes.
Pablo PICASSO, Interview publiée par New Masses, octobre 1944.
I
C'est un des grands mérites de
notre temps de s'être rendu
compte que la peinture, l'architecture ou la poésie ne sont pas
ces « ornements
égayés » dont parlait Boileau, et Descartes
avant lui.
L'homme du xviie
siècle devait le croire. Il se représentait la
vérité sous la forme d'idées
claires et distinctes, qui s'exprimaient d'autant plus
adéquatement que le
langage était plus dépouillé, plus précis,
plus raisonnable. Tout ce qui s'ajoutait
à la pure énonciation, comme le charme du discours chez
le poète ou la
séduction de la couleur chez le peintre, n'apportait rien
d'essentiel. Ce
pouvait être un moyen pédagogique de stimuler notre
attention, d'émouvoir notre
sensibilité, et par là de nous mieux disposer à la
réception du vrai. Ce
pouvait être aussi un agrément raffiné, sorte de
détente supérieure, qui était
à l'esprit ce que le jeu est au corps. En tout cas, l'art
demeurait un luxe,
spirituel mais gratuit. Nos classiques parlent sans flagornerie
lorsqu'ils se
montrent si humbles dans leurs épîtres dédicatoires
: ils croyaient sincèrement
qu'en dépit du génie, leur activité n'était
pas primordiale. En théorie, sinon
en pratique, l'homme de lettres ou l'artiste, toujours un peu amuseurs,
gardaient mauvaise conscience devant le théologien ou le soldat.
Les romantiques retrouvèrent et
approfondirent le principe déjà
affirmé à la Renaissance, que la vie esthétique,
loin d'être accessoire, est
une des manières fondamentales dont nous assumons notre
destinée — en quoi
réside leur révolution, plus qu'en l'exaltation du
sentiment. Ils eurent pour
seul tort d'insister tant sur la poésie et la musique qu'ils en
oublièrent les
arts de l'espace. Baudelaire et Ruskin, puis, au début de ce
siècle, les
théoriciens du cubisme, du surréalisme et de
l'abstraction répareront leur
négligence. Et les quelques décennies indispensables
à la propagation des idées
ont transformé la mystique de cénacles
ésotériques, antibourgeois,
« maudits »,
en conviction raisonnée et universelle.
II
Cette dimension de l'existence, ce n'est
pas de savoir quelle
proportion de blanc d'œuf entrait dans la peinture à la
détrempe, ni la
datation des progrès du béton armé, ni les
facteurs économiques ou sociaux
ayant suscité les mécènes, ni les détails
pathétiques des amours de Van Gogh ou
des mésaventures de Le Corbusier, ni même les
investigations psychanalytiques
sur les relations de Vinci avec sa mère, qui nous y introduira.
Tout cela, qui
rend service, a été bien étudié, mais reste
extérieur à la visée de l'art,
comme Freud en convenait.
Et, à l'autre extrême, nous
sommes également déçus par les
philosophes. L'œuvre d'art, c'est la révélation sensible
de l'Idée, dit Hegel;
le dévoilement d'une origine, dit Heidegger; une profondeur dans
le visage du
monde, ajoute Weischedel; un quasi-sujet, pense Mikel Dufresne. Et sans
doute
ces formules, avec leurs accents divers, convergent et prouvent que,
dût-on échouer
à dire si tel objet appartient bien à l'art, nous
entrevoyons cependant, depuis
plus d'un siècle, ce qu'est l'art en général.
Mais, de même que les enquêtes
historiques restent en dessous de l'œuvre, les réflexions des
philosophes
planent au-dessus.
On voudrait alors une approche à
niveau, de plain-pied. On
suivrait dans leurs dispositions concrètes ce qui fait que la Bethsabée au bain, la Vénus de Lespugue
ou le Tadj-Mahall ne sont pas des objets comme les autres et peuvent
devenir le
terme d'une expérience absolument originale. Nous retrouverions
les définitions
des philosophes, mais incarnées dans les structures de l'objet
et dans les
comportements du sujet, lequel, pour éprouver l'œuvre, doit
toujours la
refaire.
A vrai dire, la saisie artistique ne se présente
pas d'une
venue, et ce sera notre premier travail que de distinguer quatre
attitudes, de
plus en plus intérieures et profondes, devant l'œuvre d'art. Par
ailleurs, la
peinture est une surface étalée, la sculpture un centre
englobé, l'architecture
une couverture englobante, en sorte que nous devrons tirer les
conséquences du
fait que la première est plus visuelle, la seconde plus tactile,
la troisième
plus kinesthésique et cénesthésique. Contrairement
à la tradition, où l'on part
de l'édifice comme du lieu où tout le reste prend place,
c'est vers le tableau que
nous nous tournerons d'abord. La peinture est le plus complexe des arts
de l'espace,
celui qui, du point de vue perceptif, pose les problèmes les
plus variés. Du
reste, elle a dominé notre époque jusqu'à hier;
c'est autour des toiles de
Degas, de Cézanne, de Picasso et de Paul Klee que s'est
noué le monde
contemporain. En commençant par la peinture, nous avons des
chances d'occuper
une position centrale, d'où le reste s'éclairera