Ch. 9 - Le pouvoir et ses appareils
L'appui que les signes purs ou réalisés apportent à la
force, est assez évident: comme ils sont à la fois stables et mobiles, ils lui
permettent d'agir à distance dans l'espace et dans le temps. Par ses ordres, le
roi est présent partout, dit Bossuet. Mais il y a davantage: le signe non
seulement ajoute de la force mais il institue le pouvoir. C'est lui en effet
qui distribue l'environnement, lequel n'est pas fixé d'avance pour l'animal
humain en raison de son indétermination congénitale: ainsi le signe positionne
tout, et l'on sait aujourd'hui que le positionnement est l'objet du marketing
non seulement commercial, mais aussi politique, culturel, religieux; le
positionnement mue la force en pouvoir. De plus, nous l'avons vu, dans son
rapport à l'organisme humain le signe est plus créateur que créature. Il a
encore une permanence physique et mentale qui l'institutionnalise et, par
comparaison, fait paraître tout individu chétif. Ensuite, il s'impose comme
thème d'interprétation, et donc comme antérieur et futur. Remplacement et
déplacement, il bouge d'un mouvement propre: le maître est autant que le
disciple conduit par le texte qu'il produit et, pour finir, le chef n'est pas
moins menacé que ses subordonnés par la grandeur de ses édits. Du reste,
l'arbitraire rendant le signe incontrôlable, ajoute à son mystère, au point de
confondre toujours quelque peu le politique et le sacré: on sait l'autorité des
bibles des maîtres penseurs, comme des modestes journaux quotidiens, qui sont
des signes digitaux, et aussi celle des icônes et des nimbes, qui sont des
signes analogiques.
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La comédie est plus
sémiologique que psychologique. Ici, dans La Leçon d'Ionesco, l'élève n'est
pas tuée par le maître, mais par le mot et le geste «couteau». Les mots
veulent l'orthophonie, les gestes l'orthopédie. Tous deux tendent à
supprimer les corps qui leur résistent. Qu'ici le maître soit homme et
l'élève fille est le schéma occidental d'une structure universelle. Tout
maître est meurtrier ou castrateur du disciple, et de soi.
Photo Bernand, Paris
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Le prestige sémiotique se transmet à ceux en qui il
s'incarne, à condition qu'ils en respectent les règles. C'est à un dédain de ces
règles que Montesquieu attribuait, entre autres, la chute de César. Cette
après-midi-là, des sénateurs selon leur habitude attendaient le dictateur à son
entrée dans l'assemblée, et ils lui proposèrent un nouveau titre divin.
Peut-être fatigué de la comédie du pouvoir, le vieux maître des signes eut un
geste de lassitude. De cet instant, pense Montesquieu, il était mort. Fort
parce qu'il est arbitraire, arbitraire parce qu'il est signe, le pouvoir exige
le seul soutien propre au signe, c'est-à-dire un rituel, donc des intonations,
des gestes, des calendriers, des horaires, des fêtes, des sacrifices, des
marseillaises, des bains de foule strictement observés. En tant que sémiotique,
le pouvoir tient sa force de la foi qu'il suscite, et que partagent d'ordinaire
ceux qui le briguent et ceux qui le contestent. En sorte qu'il n'a à redouter
que les quelques-uns, d'ordinaire indifférents, qui percent sa nécessité, sa
faiblesse et son ressort. Fuyant comme les signes, il est d'ailleurs mal
situable. Qui règne? L'empereur Claude désabusé ou son tout-puissant esclave
Narcisse, fidèle à Claude même mort?
On a souligné ces dernières années comment le pouvoir ainsi
pénètre si intimement les produits de la technique qu'il forme avec eux ces grandes
machines, à la fois immobiles et en marche, en remplacement et en déplacement
perpétuels, que sont l'Administration, l'Industrie, l'Economie, l'Ecole, la
Sécurité sociale, les Transports, les Mass-Media, les Beaux-Arts, dont les
majuscules expriment bien l'essence sémiotique. On a senti du coup comment
l'action de ces institutions n'était pas tellement due à la force de quelqu'un
ou de quelques-uns, mais à ce qu'on a appelé le Système, c'est-à-dire à
l'autorité des signes comme tels, avec leurs mouvements conscients et surtout
inconscients. Ainsi les Etats et les Eglises sont des ensembles
particulièrement stables, efficaces, partagés, autarciques, d'images et de
mots. Pendant des décennies ou des siècles, le même mot peut y recouvrir les
réalités les plus diverses, à condition de se perpétuer comme mot; et au
contraire une même réalité peut y donner l'illusion de se renouveler du seul
fait de changer de désignation.
Dans tous ces mouvements conscients et inconscients du
pouvoir, le signe entretient des accointances avec la mort. Parfois parce qu'il
tue physiquement, puisque sa logique incline à inventer des tribunaux, des
polices et des armées. Mais aussi parce que les images et les inscriptions
mortes lui conviennent souvent mieux que la parole ou le geste vifs. Dans la
Rome antique, les imagos des ancêtres conféraient d'autant plus de pouvoir
qu'elles étaient justement des images de mort (l'homme noble était dit «multarum imaginum»). Dans
l'Ancien Régime, le nom du père absent avait autant d'exigence et de poids que
le regard du père présent. En fin de compte, l'autorité du vivant vient souvent
de ce qui en lui est déjà mort. Toute la geste guerrière, charitable,
scientifique, musicale, érotique du christianisme a été accomplie au nom du
Père, entraînant ceux du Fils et de l'Esprit, et les échos profanes de cette
formule restent quasiment religieux: au nom du Roi, au nom de la Loi...
C'est dire que, pour le pouvoir, le signe digital, plus
franchement castrateur, est plus solide et plus impératif que le signe
analogique.
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La fête est un moment de
transgression des signes et du pouvoir. Mais cette transgression a lieu
selon un rituel, où le signe maintient le pouvoir. Les taureaux
introduisent le désordre, mais parmi des bourgeois vénitiens disposés selon
les rangs et les quartiers.
Photo Scala
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Henri Van Lier
Le Poët-Sigillat, 15 août 1978