Ch. 14 - LES CONDUITES
ARTISTIQUES
Le mot art est utilisé en français, comme dans
presque toutes nos langues, pour désigner deux démarches quasiment opposées, et
que nous allons envisager séparément.
1. L'art quotidien :
élucidation et confirmation des codes.
La politique culturelle de la FNAC, au lieu de
privilégier la photographie comme art, a pris en compte ses divers aspects en
tant que phénomène de masse.
CAROLE NAGGAR, La collection FNAC.
L'animal signé qu'est l'homme est
véritablement constitué par des images et des sons, dont certains sont naturels
mais un bon nombre sont conventionnels et fonctionnent donc comme des signes.
Ainsi, partout et toujours, l'homme est enclin à produire des images et des
textes où les codes soient particulièrement apparents
et cohérents, pour se configurer,
lui et le groupe auquel il appartient. Ces images-signes et ces discours, dont
les codes sont patents et heureusement coordonnés, il les dit beaux, de même
que les objets et les corps où il les retrouve. Leur rencontre lui procure un
plaisir. C'est ce qu'on peut appeler l'art quotidien. Un dessin aimable, un
chant harmonieux, un texte joliment écrit ou dit, comme aussi des vêtements,
des ustensiles, un habitat réussis, une image conventionnellement politique ou
engagée.
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Art quotidien : confirmation de tous les codes esthétiques,
sociaux, géographiques. La bonne image, reconnaissable par tous. Et
cependant, de toute part, la rondeur tendre (celle de la fameuse poule
ronde doucement gonflée sous l'arbre rond) qui fait le « sujet
photographique » de Boubat. © Agence Top.
Boubat : Madras, 1971
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La photographie a évidemment une riche
production répondant à ces critères. Le caractère d'indice l'emporte alors sur
celui d'empreinte, et ces indices sont fortement indexés. Ces indices indexés
renvoient à des signes ou des objets-signes, parfois à des stimuli-signes, très
souvent à des figures au sens classique. Et l'indexation répond assez à des
codes apparents et relativements cohérents. Dénotations, connotations, effets
de champ perceptifs sont immédiatement déchiffrables et sans trop de fausses
notes. Sans doute, dans ce genre de photographie, les effets de champ étaient
organisés de manière plus formelle jusqu'en 1950, c'est-à-dire qu'on y
distinguait davantage des formes et des fonds, selon l'idéal de la perspective
et de la mise en scène occidentales, tandis qu'aujourd'hui les chevauchements
de formes et de fonds sont parfois bienvenus, comme en témoigne la popularité
de David Hamilton. Mais il s'agit toujours de codes assez directement reconnaissables par les membres d'un groupe
large à un moment donné.
Il se pourrait que la photo, en raison de son
isomor-phisme et de sa synchronie, de sa minceur temporelle, spatiale et
physique, soit particulièrement apte à réaliser cette fonction sociale. La
carte postale et le poster sont devenus les exemples types de notre art
quotidien, un peu dans tous les domaines. Ils relaient ce que fut, au temps de
la peinture, l'image d'Epinal. En langue française, le petit livre d'Edouard
Boubat, La Photographie, est un
intelligent et charmant recueil des règles qui président à l'élaboration des
bonnes photos de ce genre. Sa couverture montre le cube démocratique qui les
porte souvent.
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Une amoureuse
haine, « Toi et moi », Lancio, 1983.
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Le roman-photo est un cas extrême. Il met en
œuvre des codes très stricts et immédiatement reconnaissables non seulement
dans les images, mais aussi dans les paroles et dans la suite des événements,
opérant ainsi un figement et une évidence généralisés. Grâce aux empreintes que
sont les photos, il peut prétendre à créer des situations plus réelles que
celles évoquées par un simple texte, mais en même temps il déconnecte ces
situations des complexités et des aléas de la vie véritable. Il y parvient par
la lisibilité absolue des index, par le groupement des instants successifs sur
une même page (ce qui manifeste le code de leur succession), par le désengagement
ostensible des personnages, dont les paroles, les gestes et les mimiques ne se
correspondent pas (en particulier, les bouches restent immobiles). On oserait
dire qu'il tente de créer des situations
non situationnelles, où le lecteur se sent proche de la vie quotidienne
tout en se mouvant dans l'espace-temps d'une rêverie prudemment balisée, et
peut se projeter sans courir les risques inhérents aux identifications
passionnées et aux empathies. La lisibilité des codes est telle que le
roman-photo n'est plus un objet pour la sociologie ; c'est quasiment de la
sociologie toute faite.
2. L'art extrême.
Brodovitch nous disait des choses de ce genre :
Si, regardant dans votre viseur, vous avez l'impression que vous avez déjà vu
ça quelque part, eh bien, ne tirez pas.
HIRO
La démarche que nous appellerons art extrême
n'est pas un perfectionnement de l'art quotidien, une façon d'aller plus loin
que lui dans le même sens. Elle suit, pour une large part, la direction
strictement inverse.
a) La
radicalité.
Au lieu de fournir de bonnes formes et des
compositions harmonieuses, c'est-à-dire de clarifier et de compatibiliser les
codes d'une société, l'art extrême se plaît à poser des questions radicales. En
même temps que les signes, il envisage l'en deçà des signes, la façon dont ils
se structurent et se déstructurent, en tout cas ne sont jamais que des reprises
locales et transitoires sur un chaos, sur des pré-structures, des
quasi-relations, qu'ils ne peuvent jamais ressaisir pleinement. Bref, cette
démarche est aussi animée par la pulsion de mort que par la pulsion de vie,
elle sonde autant l'entropie que la néguentropie de tous les systèmes, autant
l'absurde que le sens, dévoilant la béance et l'anti-scène
(l'à-côté-de-la-scène, l'avant-la-scène, l'après-la-scène) de tout langage, de toute
figure, de toute construction quelconque. C'est ce que font Rabelais,
Beethoven, les sculpteurs Dogon ou olmèques. Assurément, ce jusqu'au-boutisme
se retrouve dans d'autres démarches, la sexualité, la science fondamentale, la
philosophie, le record sportif, la mystique. L'art extrême en est la version où
l'être humain se propose une saisie à la fois mentale du « fond » des
choses, comme dans la science fondamentale et la philosophie, et en même temps
sensible, comme dans la sexualité, la mystique et le record sportif.
La photographie répond remarquablement à ce
propos. Il n'est que de nous rappeler ce que nous ont appris sa texture et sa structure.
Ses plages, qui ne sont pas des signes, baignent, comme toute empreinte, dans
l'anti-scène de quasi-relations, pré-sémiotiques. Ses indices, jamais définis
quant à leur frontière, leur nombre, leur portée exacte, renforcent la saisie
des fluctuations ébranlant toute systématique. Son isomorphisme spatial et sa
synchronie d'enregistrement l'installent d'emblée dans une impartialité
terrible, avant, après, en dehors de toute durée, de toute étendue familière.
Son absence, bien que dissolvant la réalité, se donne comme réelle, et donc
d'une certaine façon comme présente, dans un affolement de l'être et du
non-être qui ébranle toute ontologie. Elle dégage des apparentements de
structure entre l'infiniment grand et l'infiniment petit, nous précipitant dans
l'origine. Elle inscrit le plus fortement l'univers comme succession d'états irréversibles,
le plus-jamais-nulle-part de tout
événement. Elle fait paraître peu situationnelle toute situation. Et le corps
humain s'y donne sans cesse comme en deçà des intentions de ses acteurs,
dénonçant un inconscient, un ça, qui n'est plus seulement psychique mais
physique-cosmique.
La
photographie donc
tout ce qu'il
faut pour satisfaire ceux qui
poursuivraient la démarche radicalisante de l'art extrême. Non pas quand elle
tente de mimer les effets obtenus dans d'autres pratiques ancestrales, comme la
peinture ; ses résultats sont normalement alors ceux de l'art quotidien. Mais
justement quand elle est fidèle à sa texture et sa structure propres.
b) Le « sujet » photographique.
Cependant, l'art extrême ne joue pas avec le
fond du monde d'une manière indifférenciée. Ses produits sont toujours marqués
par une société et, à l'intérieur de celle-ci, par des individualités
biologiques et sémiotiques. Cela peut tenir à ce que le groupe ou l'individu
veulent délibérément s'exprimer, comme ce fut le cas dans les périodes romantiques
ou expressionnistes. Mais l'originalité demeure même quand elle n'est pas
poursuivie comme telle. La radicalité des produits de l'art extrême est
toujours saisie sous un certain angle, dans une révélation ou une construction
singulières, qui font que Mozart ou Beethoven, un Dogon ou un Polynésien, à
radicalité égale, produisent des résultats qui les rendent directement
reconnaissables. Peu par leurs dénotations et leurs connotations, qu'ils
partagent avec d'autres, mais par leurs effets de champ perceptifs. Ceux-ci
leur sont si particuliers qu'on peut, pour les désigner, parler du sujet pictural d'un peintre, sculptural
d'un sculpteur, architectural d'un architecte, textuel d'un littérateur. Ces sujets désignent alors ce taux particulier d'ouverture-fermeture,
compacité-porosité, continuité-discontinuité, concentration-diffusion, etc.,
que réalisent les sons et les rythmes, s'il s'agit de musique, les traits, les
touches, les couleurs, les volumes, les matières, s'il s'agit d'architecture,
de peinture, de sculpture, les sons, les rythmes, les courbures entre séries
logiques et fantasmatiques, s'il s'agit de littérature.
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Akiyama : Accumulation de déchets créant de
nouvelles îles dans la baie de Tokyo, 1969 - Franchise et évidence
martiales des découpes (de l'écriture aux rebuts, aux nuages, aux gestes)
activant un « sujet photographique » qui n'est pas seulement
celui d'un individu mais de tout un peuple ancestralement photographe. Et
saisie radicale du monde comme recyclage généralisé d'objets et d'images.
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A nouveau la photographie peut sur ce pint
rejoindre les autres arts. Prenons quelques cas particulièrement sensibles.
Robert Capa est reconnaissable à une lumière plissée tendre, qu'il s'agisse
d'une montagne, d'un pantalon, d'une tache de sang sur le sol. Cartier-Bresson
à des volumes saillants, qu'il capte des putains de Mexico ou des enfants
maghrébiens dans une cour. Eugène Smith à une angulation en fuseau exaltant la
« coloration » des contrastes noir et blanc culminant dans sa
fileuse, mais qu'il retrouve chez des paysans arpenteurs ou dans les attitudes
d'un médecin ou de veilleurs de mort d'un village espagnol. Edward Weston à une
texturologie où la mise au point impartiale croise choses et lumières,
ordonnances et dégénérescences en une sorte d'éternité. Dorothea Lange produit
une articulation qu'elle veut audible, phonétique, d'un dos de chemise ou d'une
branche d'arbre. Chez Walker Evans c'est une frontalité, une planéité, une
qua-drangularité magnifiantes. Chez William Klein, les turbulences paniques de
l'événement urbain. Chez Avedon, la physiologie et la géologie des épidermes.
Irving Penn se reconnaît à la tension entre flatulences lumineuses et découpes
mortelles. Kertész aux structures rendues aveuglantes. Mapplethorpe au bord à
bord de grandes plages de valeurs impondérables où toutes les formes, plus
déposées qu'immobiles, sourdent comme rapport du vide et de fragments, dans une
instantanéité lente.
Cependant, il faut le dire, les sujets photographiques n'ont pas la même
décision que les sujets musicaux, picturaux, architecturaux, textuels. Vivaldi
est presque immédiatement reconnaissable de sa première à sa dernière œuvre et
quasiment de mesure en mesure. Les peintres, architectes, littérateurs,
musiciens ont une grande constance, même si c'est celle d'une apparente inconstance,
comme Picasso. Leurs « sujets » picturaux, architecturaux, textuels,
musicaux varient peu quelles que soient les dénotations et les connotations
auxquelles ils s'appliquent, et du reste l'artiste s'arrange pour choisir les
thèmes dénotatifs et connotatifs dont il pressent qu'ils peuvent habiter ses
effets de champ perceptifs. La photo est différente.
C'est le même Avedon qui fait les photos de
mode de « Vogue », celles de gens célèbres qu'il invite à poser
jusqu'au figement, celles qui témoignent de l'agonie de son père : les
trois séries se complètent, et elles font même partie d'un même intérêt
physiologique et sémiologique pour la vie de la mort. Mais sans doute ce lien
n'est pas aussi apparent que celui qui relie les opéras de Mozart et sa musique
de chambre. Devant un tableau, le sujet pictural est si déterminé qu'on dit
volontiers : voici un Rubens, un Hockney. Devant une photo, on ne dit
guère : voici un Capa, un Avedon, un Cartier-Bresson, un Walker Evans.
On peut regretter cette situation, et y voir
une faiblesse. Ou y sentir une originalité, et y être attentif. Si
l'intervention humaine est moins impérieuse en photographie que dans les autres
arts, c'est que l'univers y fait irruption plus qu'ailleurs. C'est aussi que la
transmutabilité de la photo la fait aussitôt échapper à son auteur plus qu'il
n'arrive dans toute autre production.
Nous n'avons pas parlé de style photographique, mais de sujet photographique. C'est que le
style c'est initialement la plume, et que la plume, qu'il s'agisse de texte ou
de dessin, renvoie à une graphie, et donc au domaine des signes, qui n'est pas
celui de la photographie. Le mot « sujet »
photographique, sans être du tout
idéal, n'a pas le même inconvénient, du moins si on l'oppose clairement au thème d'une photo, à son sujet scénique. De plus, « sujet » a
l'avantage de bien marquer que les effets de champ d'une photo ne sont pas une
simple forme (des ornements d'un contenu, au sens classique), mais une optique,
une vision, une saisie globale, un fantasme fondamental, sorte de dénotation
d'un autre type, parti existentiel, qui est souvent, dans l'art extrême mais
aussi en publicité, le véritable « contenu ».
Du reste, « sujet » ne tranche pas trop entre les effets de champ de
la photo elle-même et ceux de celui qui la fait ; en d'autres mots, entre
texture ou structure de la photo et celles du cerveau décideur. Même si une
photo de Cartier-Bresson n'est pas
vraiment, comme pourrait l'être un tableau, un
Cartier-Bresson, c'est quand même du Cartier-Bresson.
Ce que nous avons devant nous ce n'est pas seulement des empreintes et des
indices baignant dans leurs effets de champ, ce sont également des schèmes
mentaux travaillés des mêmes effets de champ. L'activité de regarder une photo
nous avait frappés par son activation très topique du couple indices-schèmes
mentaux (dans le pluriel chevauchant des uns et des autres). L'activité de
faire une photo frappe par les mêmes caractères. Avec le même effacement de la subjectivité ancienne, centre de la
réalité et d'un cosmos-monde, au profit d'un subjectalité, transie de réel, et état d'univers parmi d'autres
états d'univers.
c) L'indiciologie
peu réflexive et l'impossible autoportrait.
Enfin, il est rare que quelqu'un qui poursuit
la démarche de l'art extrême n'en vienne pas, à un moment ou à un autre, à
cette forme particulière de radicalité et de singularité qu'est l'interrogation
sur la nature de son médium. Du moins, une attitude réflexive s'est affirmée
dans tous les arts depuis 1950, et l'on a vu s'épanouir une peinture de la
peinture, une sculpture de la sculpture, une littérature de la littérature, une
musique de la musique, un cinéma du cinéma.
Y a-t-il de même une photographie de la photographie ? On trouve des travaux
dans ce sens. Dibbets a mis en relief l'importance des lignes d'horizon dans la
prise de vue. Moholy-Nagy a thématisé les grillages et tissages d'ombre de la
photo, comme Zielke a comptabilisé les transparences et les feuilletages de sa
lumière. Ernst Haas a fait presque une systématique du couple originaire
information-bruit à travers les fusions de la photo couleur. Friedlander a mené
la plus complète exploration de l'implication du photographe dans le
photographié. On pourrait dire que les suites de photos légendées de Duane
Michals ou de Nakagawa sont non seulement des récits-figures, comme les
romans-photos, mais, par le décalage des légendes et l'ambiguïté de la prise de
vues, une réflexion sur l'aptitude figurale (non figurative) de la photo.
Enfin, Douglas Crimp montre que Degas, conspirant avec Mallarmé, avait, dès
1895, fait une véritable sémiologie ou indiciologie en acte de la photographie.
Pourtant, on dirait que la photographie est
moins que d'autres démarches artistiques portée à ce genre de retours sur soi.
Paradoxalement, les photos qui offrent l'intérêt réflexif le plus grand y
parviennent souvent comme par hasard. Tout le monde connaît le fameux reportage
de Normandie par Robert Capa. La pellicule en fut gâchée dans les studios de
Londres. En fin de compte, l'accident n'a pas détruit les huit négatifs
subsistants ; il a seulement intensifié un de leurs aspects fondamentaux :
d'être des empreintes problématiques. Le résultat de cette aventure est un
ensemble sémiotiquement et indiciologiquement bouleversant sur la nature de toute
apparence, de toute apparition, de tout événement, présent et absent. Mais la
fascination vient ici, comme il semble convenir à la photographie, non
d'intentions préméditées mais d'un accident extérieur.
L'autoportrait est un bon test des
possibilités réflexives très inégales des signes et des indices. Le peintre
classique, qui travaille par traits sémiotiques, y excelle, et y confirme son
Moi, microcosme. Le photographe, trappeur d'empreintes indicielles
éventuellement indexées, y échoue. Moi est une affaire de miroir, croyait
Narcisse, et la photo n'est pas miroir. En photo, « Je » se prend de
dos et à retardement (Denis Roche), dans son ombre noire (Tress), dans son
cadavre anticipé (Schwarzkogler), dans ses reflets parmi les reflets
(Friedlander). Mais dans ce dernier cas, il découvre positivement son statut :
d'être un état d'univers parmi d'autres états.
Henri Van Lier
Philosophie de la Photographie
in Les Cahiers de la Photographie,
1983