Une fois que les virtualités d'un grand agent primitif
sont ainsi complètement maîtrisées, on devine combien largement il nous aidera
à débrouiller d'autres secrets dans les sciences de la nature.
ELISABETH
EASTLAKE, Photography, 1857.
Philosophie de la photo peut signifier qu'on
philosophe sur elle. C'est-à-dire qu'on l'interroge à partir de notions que les
philosophes ont accumulées depuis deux mille cinq cents ans. On lui demande
alors quels sont ses rapports avec la perception, l'imagination, la nature, la
substance, l'essence, la liberté, la conscience. Le danger de cette approche
est qu'elle applique à la photo des Concepts qui ont été créés longtemps avant
son apparition, et qui risquent donc de lui convenir mal. Et en effet beaucoup
de philosophes honorables ayant suivi ce chemin ont conclu que la photographie
était de la peinture ou de la littérature amoindries. Ce jugement était
prévisible, puisque les concepts de la philosophie occidentale expriment
justement une vision picturale, sculpturale, architecturale et littéraire des
choses.
Mais philosophie de la photo peut désigner
aussi la philosophie que propose la photo elle-même, celle qu'elle suggère et
diffuse en vertu de ses caractéristiques. Tout matériau, tout instrument, tout
processus disposent autour d'eux, par leur texture et leur structure, une
certaine façon de construire l'espace et le temps. Ils activent davantage telle
portion de nos systèmes nerveux. Ils invitent à des gestes ou des opérations,
ils en excluent d'autres. Pour autant, ils instituent un style d'existence chez
ceux qui les utilisent. Il n'y a pas de raison que les pellicules, les
appareils, les papiers photographiques soient dépourvus de ce genre d'action.
Sans doute suggèrent-ils un espace et un temps imprévus, une façon autre de
saisir la réalité et le réel, l'action et l'acte, l'événement et l'éventuel,
l'objet et le processus, la présence et l'absence, bref une certaine
philosophie.
Il va de soi que philosophie est pris ici au sens
vulgaire. Psychologie de la photo, sociologie ou anthropologie de la photo
auraient également convenu. Et pourquoi pas épistémologie, sémiologie, indiciologie de la photo ? En voyant seulement qu'il s'agit
toujours de ce que la photo impose ou
distille, non de ce que nous lui demandons. L'entreprise n'en est pas facile
pour autant. Car ce ne sont pas que nos philosophies, ce sont nos langues qui
ont été forgées dès l'origine pour parler peinture, architecture, littérature.
Dieu était peintre, sculpteur, architecte ou poète, selon les cas, puisque
l'homme l'était. Nous n'avons donc pas de mots pour bien décrire une photo.
Mais les termes de spécialistes seraient encore plus trompeurs, car seul le langage
courant a le pouvoir, en se bricolant, de se recoder lui-même pour aborder des objets
neufs. Qu'on veuille donc bien ici oublier les jargons, et en particulier celui
de la linguistique. Pour parler du désignant et du désigné, de la réalité et du
réel, de l'indice et de l'index, de percevoir et d'apercevoir, d'acte et
d'action, nous devrons demander au lecteur l'effort de retrouver un français
naïf, qui se définira et redéfinira au fur
et à mesure des besoins.
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Thierry Zeno :
Thaïlande. 1977
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Henri Van Lier
Philosophie de la Photographie
in Les Cahiers de la Photographie,
1983